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L’économie, otage de la politique

Que signifie le titre de notre hors-série “Spécial Madagascar” qui, chaque année depuis plus de 10 ans, ambitionne de révéler “la photo”, la plus fiable possible, de l’économie malgache et de son environnement des affaires ? L’économie malgache fut effectivement, plus que jamais, otage de la politique au cours de l’année 2018. Décisions sans cesse reportées ou événements politiques et sociaux qui ont perturbé le bon déroulement des activités justifient, à eux seuls, ce titre.

Madagascar fut ainsi absent du Forum Économique Afrique-Turquie qui s’est déroulé en octobre à Istanbul. Incompréhensible alors que la Grande-île est reliée à l’ancien empire ottoman par une liaison aérienne assurée par Turkish Airlines. Les investisseurs turcs sont aux portes du pays mais les élections présidentielles furent jugées plus importantes que ces opportunités d’affaires. Autre exemple, la prise en otage des ressources halieutiques pour des motifs de divisions au sein… du gouvernement. Le Ministre des Ressources Halieutiques et de la Pêche s’est vu refuser l’information concernant un accord-cadre d’investissement de plusieurs milliards de dollars dans le secteur de la pêche dont il est, en principe, le principal garant… Pendant ce temps, des asiatiques pillent les crabes, les tortues de mer et, plus récemment, les dauphins pour en extraire de l’huile. Trafics avec l’absolution des autorités politiques locales et l’appui de milliers de petits pêcheurs traditionnels qu’il est si facile de corrompre.

 

La procrastination instaurée en système de gouvernement

Les signatures des décrets d’application des lois sur le développement industriel ou la protection des consommateurs ont été repoussées, sans cesse, aux calendes grecques. Députés et sénateurs ayant sûrement mieux à faire dans leurs hémicycles respectifs que de voter également les lois relatives au recouvrement des avoirs illicites ou à la lutte contre le blanchiment des capitaux. Résultat, Madagascar est dans le collimateur du GAFI (Groupe d’Action Financière), organisme intergouvernemental qui lutte contre le blanchiment des capitaux avec des risques de rupture des relations de correspondance bancaire et son inévitable corollaire : la hausse des taux d’intérêts…

Rappelons que Madagascar reporte toujours, sine die, son adhésion à l’Organisation pour l’Harmonisation en Afrique du Droit des Affaires (OHADA).

L’on pourrait multiplier à l’infini les exemples qui démontrent que l’économie fut l’otage de la politique dont des excès ont entraîné des manifestations fi n avril-début mai 2018, et leur lot de morts innocents, pour donner un coup de frein très sensible à la micro-économie malgache.

 

L’économie toujours sous la coupe des réseaux mafieux

Au-delà de ces faits, marquants mais ponctuels, on relèvera que le développement économique est, depuis toujours, remis en cause par des groupes d’intérêts qui mettent tout en œuvre pour que, par exemple, l’essor des campagnes ne demeure qu’un vain mot. Malgré la multitude de projets à vocation agricole, souvent financés par les plus importants

Partenaires Techniques et Financiers (PTF), la production en milieu rural s’est encore rétractée durant le quinquennat du Président Hery Rajaonarimampianina. Il faut croire que la pression exercée, au hasard, par les richissimes importateurs de riz auprès des politiques malgaches (à qui ils ont payé les affiches 4m x 3m et autres concerts tout au long du deuxième semestre) est suffisamment importante pour que les élus agissent a contrario des intérêts de leur pays.

Que deviendrait la juteuse filière d’importation de riz si les malgaches, par mégarde, venaient à redevenir autosuffisants sur le plan alimentaire ?

Pour faire écho aux propos tenus dans ces colonnes par le professeur Victor Harison (lire page 6 du Mémento spécial Madagascar 2019), on peut effectivement se demander s’il est encore bien utile d’aider un pays dont les apparatchiks n’ont aucun intérêt, bien au contraire, à ce qu’il se développe. Est-il encore nécessaire d’aider un pays dont on apprend, toujours de la bouche du Commissaire Général aux affaires économiques de l’Union Africaine, qu’il détient assez de richesses pour émerger seul. Les flux financiers illicites représentent bien plus que l’aide internationale qui demeure, d’ailleurs, extrêmement modeste…

 

De tristes réalités qui n’évoluent pas d’un iota

Depuis plus de 20 ans, les grands argentiers déversent, peu mais à flot continu, de l’argent dans cette île bénie des dieux où tout pousse et qui connaît pourtant l’un des plus fort taux de malnutrition infantile chronique au monde. À cause de la mauvaise gouvernance, trop timidement dénoncée, les aides internationales servent, essentiellement, à maintenir au pouvoir une “élite” (religieuse, économique et politique) qui pille impunément son propre pays et donc à enrichir ceux qui appartiennent déjà au clan des nantis.

Qu’adviendrait-il si Madagascar était coupée de toutes aides internationales ? Dans un premier temps, la population la plus vulnérable serait la principale victime: est-il cependant possible d’endurer davantage de maux ? Les “élites” n’ayant plus accès à la manne extérieure et incapables de subvenir aux besoins, a minima, de la population (les fruits du pillage ne sont jamais, quant à eux, réinjectés dans les projets sociaux du pays) seraient-elles chassées à leur tour ?

Une nouvelle classe dirigeante, composée de jeunes bien formés, intègres et nationalistes (dans le bon sens du terme), pourrait-elle alors émerger et redresser le pays ? Ces spéculations, hasardeuses, méritent néanmoins d’être évoquées tant l’on ne peut que constater l’échec (d’un point de vue social) des politiques menées depuis la nuit des temps. Il faut rappeler que l’expérience a été tentée, entre 2009 et 2014, durant la transition de sinistre mémoire où le pays a été privé de toutes aides internationales. Les mêmes acteurs se sont pourtant maintenus au pouvoir alors que le pays s’était considérablement dégradé… L’apaisement du pays passera par un renouvellement total de la classe politique mais aussi par une décentralisation effective et des moyens substantiels accordés aux communes. Demeurera-le problème relatif au niveau de compétences des autorités locales… Pour le reste, et vous le lirez dans les pages qui suivent, un pays qui d’un point de vue macro-économique se porte bien (d’après les PTF), des réussites privées dans de nombreuses filières et… des indicateurs sociaux qui virent tous au rouge. Les prévisions de la Banque Mondiale sont affligeantes et annoncent que Madagascar sera, dans les dix prochaines années, dans le “top 3” des nations renfermant la plus forte proportion de pauvres (3 à 4 millions de malgaches supplémentaires dans l’extrême pauvreté).

En résumé une économie nationale qui se porte bien si l’on fait abstraction… des 25 millions de malgaches pris en otage.

 

« L’apaisement du pays passera par un renouvellement total de la classe politique » :

  • 5% de taux de croissance en 2018 (prévision)
  • 5 milliards USD P.I.B (2017)
  • 7% : inflation en 2018 (prévision)
  • 449 USD : PIB annuel par habitant (2017)
  • 161e sur 190 pays : classement Doing Business climat des affaires)
  • 2 000 habitants de plus chaque jour
  • 40% de la population ont accès à l’eau potable
  • 10 décès par jour en cours d’accouchement
  • 50% d’enfants atteints de malnutrition infantile chronique

 

Mémento “Spécial Madagascar” janvier 2019 – disponible en kiosques et librairies.

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